Comment faire pour s’occuper des élèves qui ont des difficultés… sans abandonner ceux qui ont des facilités ? Comment proposer des activités adaptées à chaque enfant, lorsque dans une même classe, ceux-ci ont des compétences très différentes ?
Dans ma classe de P5, je me trouve souvent confrontée à des élèves qui ne maîtrisent pas du tout leurs tables de multiplication et doivent encore compter sur leurs doigts, tout en ayant d’autres élèves déjà très à l’aise et rapides.
Dans les premières années de ma carrière, je peinais à trouver une activité qui mobiliserait tous les élèves en même temps. Certains trouvaient les exercices trop faciles et avaient terminé en 5 minutes tandis que pour d’autres, c’était une tâche trop compliquée. Je me retrouvais donc rapidement à devoir corriger les premiers tout en aidant les seconds. J’étais débordée.
Il y a 6 ans, j’ai découvert… les ceintures de compétences ! Ce système m’a permis de répondre à ce besoin de différenciation sans être trop chronophage.
Enseignante en P5 et P6, je suis ma classe 2 années de suite. C'est un système que j’aime beaucoup. Sortie des études en 2007, j’ai été titulaire d’une P6 en 2010 et j’ai donc essayé de mettre en place ce que l’on m’avait appris, à savoir principalement la pédagogie socio-cognitive. Travaillant dans un milieu précaire et en encadrement différencié, j’ai vite vu les limites de cette façon de faire...
Les élèves étant plus fragiles au niveau de la maîtrise des savoirs de base, ils éprouvaient de grandes difficultés à réaliser des tâches plus complexes. Les compétences relationnelles étant plus fragiles également, les conflits ou le désinvestissement face à la tâche à réaliser en groupe étaient handicapants. J'ai continué à me former et à chercher d’autres pistes pour améliorer ma pédagogie.
C'est un dispositif dans lequel les enfants vont pouvoir travailler dans une discipline donnée tout en ayant un travail différencié. Les matières sont découpées en différents niveaux, représentés par une couleur.
Lorsque l’enfant valide une couleur, il va s’exercer pour valider la suivante, la matière se complexifiant de manière spiralaire, c’est-à-dire en reprenant la matière précédente et en allant plus loin. C'est un système exigeant : pour valider une ceinture, il faut atteindre 80% de réponses correctes.
Ce système d’apprentissage et d’évaluation différent a été mis en place pour la première fois par Fernand Oury, avec la pédagogie institutionnelle. Il emprunte au judo le système de ceintures de couleurs, représentant une maîtrise de plus en plus fine de la compétence.
Il va te falloir, pour chacune des matières que tu décideras d’aborder via ce système, déterminer les différents niveaux de complexité. À partir des attendus du nouveau référentiel, découpe ta matière de façon à avoir une approche évolutive. On part d’une compétence la plus simple vers une plus complexe. Chaque nouvelle couleur doit amener un savoir ou une compétence précise.
En analyse de phrase en P5, je pourrais démarrer de la reconnaissance du verbe conjugué. En ceinture jaune, je leur demanderais de savoir repérer le verbe et le groupe sujet. L’objectif final pourrait être de réussir à analyser entièrement une phrase complexe.
On emprunte la gradation au judo : la compétence la plus simple est la ceinture blanche. Les enfants passeront ensuite la jaune, l’orange, le verte, la bleue, la marron et la noire. S’il faut davantage d’étapes, les enseignants peuvent ajouter des couleurs ou des nuances (vert clair, vert foncé, etc.).
Pour expliciter de manière très claire les nouvelles compétences ou les nouveaux savoirs à maîtriser, remettre aux enfants une fiche de suivi par matière. Celle-ci comportera les différents niveaux et les objectifs poursuivis pour valider ceux-ci. Sur cette fiche, à chaque ceinture validée, les enfants collent un autocollant, que j’imprime sur des feuilles d’étiquettes prédécoupées.
Prépare maintenant tes différentes évaluations en fonction de ces objectifs. Pour chaque évaluation, prévois 3 versions légèrement différentes (je t’explique pourquoi au point 4).
Prévois tes exercices d'entraînement en fonction des évaluations que tu viens de créer. Dans ma classe, ceux-ci sont à disposition des élèves dans des boîtes et des enveloppes, classés par couleur de niveau.
Les enfants repèrent, grâce à leur fiche de suivi, la ceinture à laquelle ils sont arrivés. Ils prennent les entraînements qui correspondent au palier suivant et travaillent dans leur cahier. Je reste disponible pour aider ou relancer certains enfants.
Lors des séances d'entraînement, mes élèves travaillent à partir de fiches autocorrectives. Ce système a nécessité un apprentissage particulier. En début de cycle, je prends un peu de temps pour expliquer l’importance du feedback rapide et du respect de l’auto-correction. Je fais attention à vérifier leurs exercices, leurs évolutions et à leur faire un retour rapide afin de corriger leur attitude.
Un exemple de fiche d'entraînement autocorrective :
J’aime beaucoup conduire et je n’ai jamais eu d’accident de voiture depuis que j’ai eu mon permis, il y a 12 ans. Pourtant, il m’a fallu beaucoup de temps de conduite, beaucoup d’heures d’auto-école et je l’ai raté 3 fois avant d’enfin l’obtenir… à 26 ans.
Néanmoins, sur ce permis, rien n’indique mes difficultés ni ma moyenne. On a juste validé, à un moment un peu plus tardif que pour les autres que j’avais acquis ces compétences. Voici l’idée reprise pour les évaluations des ceintures de compétences : on ne va pas noter tous les échecs des élèves, mais bien prendre en compte leur réussite.
Après un temps de découverte et d'entraînement en classe avec votre support ou celui d’autres élèves, les enfants qui se sentent prêts peuvent passer leur test. Personnellement, en début de P5, j’impose une date limite et je cadre beaucoup les temps d’évaluation. Ce cadre va tout doucement évoluer en fonction de l’âge et de l’autonomie des enfants.
Le test ne sera réussi que s’il obtient la note de 80%. Si cette note n’est pas atteinte, les points ne sont pas comptés et l’enfant peut bénéficier d’un deuxième passage. Il faut donc prévoir plusieurs tests (3 par exemple) pour chaque ceinture.
Avant ce deuxième passage, l’enfant bénéficie d’un temps de remédiation et d’un deuxième temps d'entraînement. Ce moment peut être géré par vous ou, parfois, par un enfant qui aurait déjà validé cette ceinture.
C’est ce que l’on appelle la boucle évaluative (Sylvain Connac, dans La personnalisation des apprentissages agir face à l’hétérogénéité, à l’école et au collège). Cela permet de mettre en place la différenciation au sein de la classe.
J’ai parfois du mal à lâcher prise dans ma classe et à ne pas tout contrôler. C’est pourtant cette perte de contrôle relative qui va permettre à mes élèves d’interagir entre eux.
Le fait de passer par l’auto-correction me permet de sortir de ma posture de “simple correctrice” et de passer dans un rôle plus actif au niveau des remédiations. Cela permet aussi aux enfants d’avoir un feedback très rapide.
Le fait de lâcher prise ne signifie pas que l’on abandonne complètement le navire... On doit rester attentif à ce qui se passe dans les interactions entre les élèves et gérer le groupe-classe.
Ce sont tous ces changements qui me permettent d’entendre ces petites perles qui font le sel de notre métier. Ainsi, je retiendrai un de mes élèves qui, après de nombreuses séances d’analyse de phrases a dit : “Oh mais c’est facile quand je pose les questions !” ou cet autre élève qui est allé jusqu’à interroger, dans la cour, une autre enseignante qui surveillait pour comprendre la simplification des fractions.
Lors de certaines séances, je place les enfants par couleur de ceintures, ils peuvent alors s’entraider en faisant le même exercice du même niveau.
À d’autres moments, je les place par matière en mélangeant leurs différents niveaux, ce qui permet aux élèves plus avancés de donner une explication à un élève moins avancé. Ce système est bénéfique pour l’enfant aidé et pour celui qui vient donner une explication. En effet, pour pouvoir expliquer une notion, la maîtrise doit être encore plus pointue.
Cette façon de faire agit vraiment sur l'autonomie, sur la motivation des élèves et sur leur fierté face à leurs réussites. Ils demandent sans cesse leurs résultats, sont engagés dans leur travail pour obtenir la ceinture suivante.
Bien sûr, certains doivent être canalisés et encadrés plus que d’autres et ce fonctionnement risque de vous emmener encore plus loin en travaillant les plans de travail, la pédagogie coopérative, mais vous verrez, ça devient vite passionnant !
S'inspirer :
Lire :
Marie Van Eeghem, institutrice primaire depuis 2007
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