C'est l'histoire du moment où j’ai progressivement accepté que ma salle de classe serait toujours incroyablement en désordre et imparfaite, mais aussi incroyablement interactive, fourmillante, personnelle et collée aux activités du groupe…et que c’était bien aussi !
Débuter dans le métier de prof, c’est, très rapidement, se confronter à toutes ces choses dont on ne sait pas vraiment si on sera capable de les maîtriser : saurai-je gérer un groupe de potentiels futurs tueur.se.s en série ?
Aurai-je des idées pédagogiques révolutionnaires, aurons-nous terminé le programme en février, nous laissant tout le loisir d’abattre 5 projets interdisciplinaires innovants qui feront la une des journaux ???
Parmi toutes ces choses, il est des commandements protéiformes du prof débutant qui m’a très vite donné des sueurs froides : une classe rangée et fonctionnelle tu auras. De longues heures à plastifier tes affichages, le week-end, tu passeras ! De la couleur PARTOUT tu mettras !........en bref :
Or, assez rapidement, ce commandement se mue en injonction régulière à « montrer qu’on fait comme il faut ».
Montrer ? Mais…à qui en fait ? En essayant, mois après mois, de faire le tour de la question, j’ai émis, dans mon fébrile monologue intérieur propre à chaque enseignant.e débutant.e, quelques hypothèses :
Evidemment, l’espace classe et ses affichages, leur propreté, leur clarté ont pour objectif d’aider les élèves à mieux comprendre, apprendre, retenir, se repérer etc. Mais une fois ce contrat passé avec moi-même, j’ai été contraint de me rendre à l’évidence que ma classe n’atteignait aucun des objectifs susmentionnés !
D'abord, mes affichages ne recevaient, au mieux, qu’un rare regard vitreux surplombant un filet de bave. Pire : les élèves ne s’étaient jamais emparé.e.s de leur espace. Pire du pire : ça n’était pas du tout leur espace ! Mais comment diable était-ce possible, alors même que j’avais pris soin d’utiliser du papier affiche fluo ? FLUO, vous entendez ?
Ensuite, pas plus flatteur envers mon organisation spatiale complexe et réfléchie, élaborée pendant de longues heures entrecoupées de larmes durant la pré-rentrée : le coin lecture prenait lamentablement la poussière.
Mais comment diantre en était-on arrivé là, alors même que j’avais pris le soin d’y disséminer des intégrales de ce parangon de la littérature contemporaine qu’est « Tom-Tom et Nana » ?
Moi qui avais rêvé d’une classe vivante que les élèves s’approprieraient, qui serait comme une seconde maison pour eux, je me retrouvais avec ce que je percevais comme un cachot humide où l’on attendait la fin des cours en dessinant des têtes-à-Toto sur la table…
Nous remontions de récréation et j’ai proposé aux élèves de faire disparaître tout ce qui, dans la classe, leur semblait inutile, superflu, invisible. Et de changer la disposition des tables par la même occasion. Deux heures plus tard, les affichages avaient été pour la plupart décrochés, tous les livres du coin lecture étaient empilés dans le couloir (hormis les « Tom-Tom et Nana », bien entendu) et les casiers qui vomissaient d’ordinaire les manuels, les cahiers, le matériel, les feuilles volantes, les dessins oubliés, étaient vides.
Je vous passe les nombreuses tentatives plus ou moins fructueuses de faire de cette classe un espace « idéal ». Il fallut discuter, négocier, longuement, en laissant une place à tous les arguments, les miens comme ceux des élèves. Il me fallut ensuite apprendre, au fil des mois, puis des années, à créer cet environnement avec et pour les élèves, sans pour autant renoncer à l’exigence pédagogique.
Toujours est-il qu’aujourd’hui, après m’être longtemps échiné à m’affranchir du poids de la norme, ma classe ressemble à ça :
Au final, il m’aura fallu plusieurs années pour peaufiner ce joyeux chaos organisé. Cela correspond au temps nécessaire pour remplacer une galère d’adulte seul par une galère collective partagée par tous qui puisse devenir, jour après jour, un cortège de références communes et un lieu de vie collective.
Cette classe est, souvent, un peu sale, pleine d’affichages de travers, de morceaux de bois, de fil de fer et de dessins d’enfants à moitié terminés. Mais ce n’est pas la mienne.
Les enfants l’ont façonnée, imaginée, installée puis désinstallée, aménagée. Ils ont pris possession du lieu, l'investissent et le parcourent et me demandent tous les jours s’ils peuvent y rester pendant la récréation. Je ne la posterai pas sur Instagram, et je ne veux pas des réseaux sociaux pour juges.
Simon Augé, professeur au primaire
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